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De l’influence de la technologie sur l’indépendance d’Internet

Auteur(s) : Miguel Diaz-Cacho Medina

Publié le : 10 janvier 2001

Résumé :

Toute l’information échangée sur Internet, passe à travers des équipements qui n’appartiennent ni à ceux qui l’envoient ni à ceux qui la reçoivent. Il s’agit là d’un des facteurs les plus importants de la qualité des services en ligne. Identifier ces acteurs et leur fonctionnement afin de minimiser (à notre niveau et quand c’est possible !) leur influence est l’objectif de cet article.

 Introduction

Nos aïeux ont dû se battre pour obtenir des libertés qui nous semblent aujourd’hui évidentes. Ces libertés concernent le monde réel.

A la fin du siècle dernier, nous avons assisté à la naissance d’un monde qui se distingue par l’existence d’une interface virtuelle avec l’utilisateur. Tout d’abord, avec l’apparition du PC où l’interaction se fait dans le sens homme -> machine, puis rapidement avec l’interconnexion des PC sur Internet où les interactions se font dans le sens homme -> réseau, un monde a été créé où apparaît plausible non seulement une communication entre les machines, mais surtout une communication possible entre tous les êtres humains.

Il est particulièrement intéressant de connaître les différents acteurs qui interviennent dans les activités du monde électronique. Toute l’information échangée sur Internet, passe à travers des équipements qui n’appartiennent ni à ceux qui l’envoient ni à ceux qui la reçoivent. Il s’agit là d’un des facteurs les plus importants de la qualité des services en ligne, puisque perdre de l’indépendance (même si ce n’est que d’un point de vue technologique) sur Internet, signifie ne pas contrôler les outils avec lesquels on travaille et sur lesquels on travaille.

Cet article a pour objectif d’identifier ces outils et les acteurs qui les contrôlent afin de minimiser (à notre niveau et lorsque cela est possible !) leur influence .

 Je suis, tu es, il est, nous sommes ... sur Internet

Internet, c’est connu, n’a pas de propriétaire. Il est né, petit à petit par l’interconnexion de divers réseaux, aussi bien militaires que scientifiques ou éducatifs, et a été rejoint plus tard par des réseaux privés. L’accès à ces réseaux privés est régulé par l’ICANN ( [1]). En Europe il est régi par le RIPE-NCC (2) , qui a cédé une bonne partie des adresses IP disponibles à des entreprises privées qui se sont converties en fournisseurs d’accès Internet (FAI) plus internationalement connues sous le nom d’ISP (Internet Services Providers).

Mais que signifie être sur Internet ?

La définition assez universelle donnée par M. Tannenbaum dans son livre "Redes de computadores" (3) est la suivante : "... une machine est sur Internet quand elle opère avec la pile de protocoles TCP/IP, qu’elle a une adresse IP et qu’elle est capable d’envoyer des paquets IP à toutes les autres machines d’Internet ". Il suffit donc d’avoir la pile de protocoles TCP/IP installés sur l’ordinateur (ou la machine) et de posséder une adresse IP valide.

Mais comment acquérir cela ?

Le protocole TCP/IP (TCP pour Transmission Control Protocol, IP pour Internet Protocol) est un standard gratuit, disponible pour tous les systèmes d’exploitations actuels.

Pour un utilisateur domestique, l’adresse IP s’obtient à travers des serveurs DHCP (Dynamic Host Configuration Protocol) mis en place par les FAI. C’est donc en quelque sorte le "poste de douane "par lequel les utilisateurs doivent passer.

De plus, étant donné les moyens de connexion dont disposent les utilisateurs, il faut ajouter à la définition précédente le fait d’accéder à Internet par un opérateur. En d’autres termes, pour arriver au poste de douane, il est auparavant nécessaire d’utiliser le réseau de cet opérateur de télécommunication, qu’il soit téléphonique, par câble, ou autre.

Par conséquent, nous définirons "être sur Internet" par :

 Les structures du pouvoir

Cette définition met en évidence la structure du pouvoir sur Internet :

Jusqu’à maintenant nous avons mentionné des pouvoirs plutôt génériques, puisque ce sont des organismes et des entreprises qui l’exercent, et cet article s’intéresse à eux, mais sur l’Internet encore naissant, la quasi-totalité des structures qui interviennent ont un certain quota de pouvoir. Par ailleurs, il existe d’autres pouvoirs, centrés sur les facteurs d’indépendance et de qualité sur lesquels n’interviennent que les êtres humains et leurs connaissances.

Parmi ces autres pouvoirs on compte les webmasters, les administrateurs systèmes d’Internet, les administrateurs de courrier, les administrateurs de chat, en résumé, les humains qui possèdent les connaissances suffisantes pour modifier ou altérer les structures actuelles. Sans prétendre arriver si loin dans l’analyse, nous allons nous concentrer sur les pouvoirs organisés, d’ailleurs mieux identifiés qui sont ceux concernant le transport, l’accès et les services, le software et le système d’exploitation.

 Le transport de l’information

Représenté par les opérateurs, puisque c’est par leurs réseaux qu’est réalisée la connexion à Internet et à travers eux que circule l’information.

Dans tout processus de transmission, il existe un risque que le contenu parvienne (volontairement ou non) à un tiers. Cela peut arriver aussi bien avec la Poste, qu’avec n’importe quel autre moyen de transmission. Et Internet n’échappe pas à la règle puisque divers réseaux appartenant à divers opérateurs sont utilisés pour connecter les utilisateurs.

Les opérateurs et propriétaires des réseaux disposent donc des pouvoirs suivants :

Il est à noter qu’actuellement, étant donnée l’obligation de passer par ces réseaux pour avoir un accès, les opérateurs en télécommunications sont les seuls à être payés directement pour l’utilisation basique d’Internet au moyen d’une tarification par temps de connexion ou par volume d’information.

Cet état de fait semble immuable. De plus, actuellement, il parait inimaginable de proposer un système de contrôle de ce pouvoir. Seul un auto-contrôle est exercé par le mécanisme de la libre concurrence, ce qui par ailleurs, est une victoire assez récente dans plusieurs pays impliqués dans l’Internet.

 L’accès et les services

Représentés par les FAI, ces derniers louent les adressent IP, hébergent les sites et de plus, ils créent, proposent, entretiennent et gèrent les services de base qu’offre les possibilités des réseaux.

Actuellement, les FAI sont les investisseurs, au profit des opérateurs (qui sont les seuls à être systématiquement payés par l’utilisation basique d’Internet). Mais, il ne faut pas minimiser leur pouvoir. En effet, même si économiquement ils ne font pas encore beaucoup de bénéfices, ils ont opéré une politique commerciale de captation des clients en créant et en entretenant les services sur lesquels est construit Internet. Ils ont la possibilité de rentabiliser leur investissement ultérieurement. Un peu comme si une entreprise de tabac commençait par distribuer des cigarettes gratuitement.

En fait, le problème posé par les FAI ne réside pas dans le fait qu’ils offrent un service payant ou pas, mais plutôt dans la façon dont est géré ce service. En effet, en plus d’être les "douaniers" des paquets d’information qui transitent sur Internet, le pouvoir des FAI se voit renforcé par le stockage d’une grande partie des informations (les sites) qui font la vie d’Internet. Ce pouvoir peut se synthétiser de la façon suivante :

Ce pouvoir est probablement le plus important puisqu’il touche autant au contrôle du contenu du réseau, qu’au contrôle des principaux services actuellement offerts.

En effet, que peut faire un FAI s’il décide de surveiller un utilisateur de ses services ?

Il est clair que selon le domaine d’activité, toutes ces informations peuvent être confidentielles, et que leur divulgation ou leur falsification pourrait avoir des conséquences dramatiques.

La question qu’il faut donc se poser est : Est-il réellement nécessaire de créer sa propre infrastructure, puisqu’il y a déjà des entreprises spécialisées qui le font ? Et comme souvent, la réponse est dans la valorisation interne qu’on peut faire de la confidentialité des données et de l’autonomie des services.

Il n’empêche que les coûts de création de son propre système de services Internet, sont moins élevés que l’on imagine. En effet, il suffit d’ajouter aux requêtes de protocole TCP/IP (adresse IP et nom DNS) un équipement informatique quelque peu sûr (PC et UPS) et surtout du temps et des compétences.

C’est pourquoi, une entreprise ou un organisme dont Internet est le principal outil de travail, devrait prendre cela en compte si elle veut s’assurer une certaine indépendance. Même si comme nous l’avons vu, elle dépendra de tiers pour le transport sur le réseau et l’accès à ce dernier, elle gardera le contrôle du contenu et des services proposés.

 Le software et les systèmes d’exploitation

Représenté par les fabricants de systèmes d’exploitation et de software en général, ils possèdent les codes qui rendent possible la communication à travers les protocoles TCP/IP, puisque ce sont ces programmes qui se chargent d’envoyer l’information.

Il y a déjà quelques temps qu’a été révélée l’existence de clefs cachées dans les codes des systèmes d’exploitation et des programmes de protocoles. Cela met en évidence le fait que l’environnement final du travail sur réseau est l’ordinateur, à travers son système d’exploitation, ses programmes de protocole, et ses diverses applications qui permettent la communication machine <—> utilisateur. C’est pourquoi le contrôle de ces programmes devient un pouvoir important sur Internet. En effet, il rend possible le fait de transmettre des clefs et des paramètres au réseau de façon totalement transparente pour l’utilisateur (Spyware). Cette information "volée" peut concerner aussi bien le software installé dans la machine connectée et son état (version, registre, etc.) qu’une estimation des goûts de l’internaute à travers l’utilisation de son ordinateur (il écoute de la musique, regarde une vidéo, écrit des programmes, joue...)

En déduire le pouvoir qui en découle est complexe et comporte un haut risque d’erreur. Cette activité reste dans l’ombre, il est difficile d’en prévoir les conséquences. Il est tout de même possible de dégager deux axes de réflexions :

La possibilité de créer des programmes propres et de disposer d’un système d’exploitation ouvert avec les sources à disposition publique, permet presque d’avoir ce que l’on nomme la technologie propriétaire du coté terminal (client ou serveur).

 Conclusion

Qui gouverne Internet ? La réponse n’est peut-être finalement pas si surprenante : Internet est gouverné par autant de gouvernements qu’il y a de fournisseurs et d’opérateurs. Et le contrôle exercé sur ces gouvernements est la libre concurrence. De cette façon, un utilisateur peut choisir son gouvernement parmi ceux qui sont disponibles sur le marché. Et on peut même aller plus loin : avec un peu d’argent il peut même monter son propre gouvernement, mais, évidemment, en payant préalablement le péage pour le transport, et en passant le "poste de douane" pour accéder au réseau.

Pour connaître son niveau d’indépendance sur Internet, l’utilisateur doit se poser au minimum les questions suivantes :

1. Est-ce que je contrôle mon système d’exploitation ? C’est à dire, est-ce que je suis capable de contrôler l’information privée qu’il stocke et/ou envoie à travers n’importe quel réseau ?

2. Est-ce que l’opérateur de télécommunications qui transporte mes informations est sûr ? C’est à dire, est-ce qu’il y a des organismes qui contrôlent son éthique d’entreprise ? Est-ce qu’il satisfait aux prérogatives de Qualité de Service qu’il prétend fournir ?

3. Est-ce que le FAI et/ou l’organisme qui cède l’adresse IP sont sûrs ? C’est à dire, à quelles obligations réglementaires est-il astreint, quel degré de liberté a-t-il ?

4. Mon compte de courrier est POP ou IMAP. C’est à dire, est-ce que mes e-mails son conservés en permanence sur un serveur ou est-ce qu’ils sont envoyés sur mon disque dur et que le serveur ne garde pas de copie ?

5. Est-ce que mes pages Web sont stockées sur un serveur distant ?

6. Dans quelles conditions sont conservées les données relatives à mes connexions sur le réseau et aux connexions à mes pages Web.

La création de son propre serveur Internet exige quelques efforts (temps et compétences surtout), mais il reste les contraintes dues au transport et à l’accès. Tant que l’adresse IP est redirigé à travers le sous-réseau du FAI, il y aura une dépendance vis à vis de lui.

 Perspectives

L’avenir ne semble pas réserver de surprise par rapport à la situation actuelle. L’apparition d’Internet 2 permettra de disposer d’un nombre quasi-illimité d’adresse IP et donc permettra de connecter au réseau tout genre d’équipement. Cependant, il restera les limites de mobilité décrites au paragraphe 5 et la dépendance vis à vis du routage qui est effectué dans le sous-réseau. Les FAI verront alors une diminution de leur pouvoir sans pour autant qu’il devienne nul, et les opérateurs resteront les grands bénéficiaires économiques, puisque, sauf accord ponctuel, il continueront à facturer le transport de l’information.

La relation entre l’analyse des facteurs d’indépendance sur Internet et la qualité des services en ligne est justifiée. A l’heure de déterminer les éléments utilisés dans une prestation, il est indispensable d’en connaître les limites. La création d’une grille d’évaluation doit tenir compte du degré d’indépendance ou de l’autonomie des points à évaluer, car comme nous avons dit au début de cet article, si on ne contrôle pas les outils avec lesquels on travaille, rien ne pourra être fait si un problème apparaît.

Notes :

[1] (Internet Corporation for assigned names and numbers).

(2) RIPE NCC : RIPE Network Coordination Center.

(3) "Les réseaux" Dunod éditeur.

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